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Entretien avec le Professeur Armand Abecassis à propos du film Ushpizin de Giddi Dar

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Arielle Alvarez-Peyreire: Dans le film Ushpizin de Giddi Dar, les 2 héros sont un couple juif ultra-orthodoxe et pauvre. Ils sont tous deux issus d'n milieu beaucoup moins religieux. Après avoir trouvé à leur porte une mystérieuse enveloppe remplie d'argent la veille de la fête de Souccot, ce couple se retrouve confronté à deux amis du passé non religieux. Comment expliqueriez-vous l'intérêt d'avoir choisi comme matière pour ce film le conflit entre religieux et anti-religieux?

Armand Abecassis: c'est un des rares film où l'on trouve une critique pleine de tendresse pour ce milieu religieux. J'ai beaucoup d'admiration pour le réalisateur.

Le héros principal n'est pas le couple, n'est pas les bandits, c'est le Etrog (cédrat). C'est tout le noyau du film.

Ce qui est merveilleux dans ce film, c'est que, le metteur en scène arrive à faire regarder le spectateur à travers les yeux de Mosché, et l'Etrog n'est plus un simple citron. Il  y a accroché une signification extraordinaire jusqu'à même pousser à l'extrême, et c'est une critique très tendre: ce cédrat est tellement important, qu'il est capable, lui pauvre, de dépenser un argent fou pour lui alors qu'il aurait pu le garder pour 2-3 semaines à manger ou payer son loyer.

Il va ainsi dépenser 1000 Shekalim (c'est-à-dire 200€) pour le Etrog.

Voila tout d'un coup que ce citron nous réveille à cette manière de regarder le monde. On regarde le citron du point de vue de Mosché, du point de vue de la religion. Même si ce sont les mêmes objets que perçoivent religieux et non religieux, ce sont les regards qui projètent et qui greffent des significations inscrites à l'intérieur d'un rite et à travers lesquelles se dessinent une destinée très importante.

 

A.A-P: Pensez-vous que la fête de Souccot soit la plus judicieuse pour évoquer le problème et le conflit entre ces 2 communautés?

A.A: Non. Le titre est d'ailleurs évocateur. Ushpizin est un mot araméen qui veut dire "invités". A l'origine, et d'un point de vue religieux, les invités sont les patriarches Avraham, Isaac, Jacob, Masché, Aaron, David et Chlomo. Ils correspondent aux 7 jours passés dans la cabane durant la fête de Souccot.

Mais le metteur en scène précise dans le film qu'un repas de fête n'est valable que si on a des invités à notre table. On ne va pas s'enfermer entre nous. Le problème est que, dans le film, les personnes que le couple religieux a été obligé d'inviter sont des bandits.

Souccot est précisement la seule fête qui porte l'universalité (...), c'est-à-dire l'ouverture aux autres.Et donc on est dans l'ordre de la réception, de l'accueil.

 

A.A-P: On voit dans ce film que la femme a une présence très forte et qu'elle est en quelque sorte la conscience de son mari. Peut-on dire que c'est une réalité dans le monde religieux moderne?

A.A: C'est, je pense, la critique implicite mais pleine de tendresse du metteur en scène. Il montre une femme qui n'incarne pas un statut normal. Ce n'est pas vrai. C'est une femme qui est d'ailleurs plus religieuse que Moché à l'origine car ce dernier est un ancien bandit, un juif repenti. Il connait le mal. Il sait la lutte intérieur qu'il doit absolument mener pour extirper de lui ses envies de retour à un passé qu'il se reproche. C'est pourquoi il passe à l'autre extrême. Mais il est profondément religieux. Quand il parle à Dieu, il parle de manière formidable: "Qu'est-ce que je t'ai fais? Pourquoi tu me fais ça? Je suis pauvre et tu me demandes d'acheter un Etrog, de construire une Soucca?". Qui mène ce dialogue avec Dieu aujourd'hui?

Le réalisateur a très bien rendu cela à l'écran, malgré le petit budget du film.

Par ailleurs, on a en face de lui Malka qui est profondément religieuse (elle prie beaucoup). Seulement voila: elle porte ce que le metteur en scène voudrait que toute les femmes portent quand on a un mari qui est exclusivement religieux et qui attend les choses du ciel: c'est le fait de dire "Bouge! Va Prier! Va travailler! Demain c'est Souccot, il faut faire quelque chose!". C'est un peu la tendre critique du réalisateur!

 

A.A-P: Pensez-vous que le fait que le couple soit très pauvre constitue une critique de ce monde où certains maris étudient la Tora en guise de travail?

A.A: Aussi et sûrement. Et au delà de cela, il faut replacer cela dans la critique générale qui fait de ce miieu religieux un univers incomparable. Mais, comme tout milieu demande à se réformer sur plusieurs endroits, plusieurs formes de relations. C'est un milieu profondément divisé: entre les religieux qui peuvent se payer un Straëmel, un chapeau de renard à plusieurs milliers de dollars et ceux qui sont réellement pauvres.

Mosché fait partie de ceux-là. Il ne peut pas supporter que dans un milieu aussi religieux qu'il y ait des gens aussi pauvres. Comment se fait-il que la société peut laisser, un jour avant la fête, quelqu'un qui n'a pas de quoi se payer tout ça?

Il y répond mais par hasard. Il n'aurait pas voulu que ça se fasse par hasard, comme cela se faisait d'ailleurs au Maroc: le vendredi, le Chamach (bedeau) passait dans les maisons pour recevoir le pain et le vin des habitants afin de les distribuer aux pauvres. Personne ne savait que son pain ou son vin allait chez tel pauvre. Ca se faisait dans l'anonymat.

 

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